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GUERILLA ART ACTION GROUP

par Alex Chevalier

Source: ARTACTIVISTE, Éditeur Alex Chevalier, Clermont-Ferrand/France 2013, p. 23-24.
Guerilla Art Action Group, MoMa, New York, Novembre 1969
Guerilla Art Action Group, MoMa, New York, Novembre 1969

À la fin des années 1960 et au début des années 1970, les États-Unis connaissent une crise dans laquelle tous les américains se retrouvent engagés : la guerre contre le Vietnam. Dès lors, les foules se dressent aux quatre coins du pays contre la politique pro-conflit de Nixon. Les artistes aussi prennent part aux événements et il semblerait que dès cet instant, l'art et la vision que l'on pouvait en avoir, ont changé ; l'art et la vie ne font qu'un et ne doivent être séparé à aucun moment. Les membres de Black Mask, un groupe d'artistes activistes originaire de New York, expliquaient « Ce qui est nécessaire est beaucoup plus, une forme qui embrasserait la totalité de la vie.»[1]

Le Guérilla Art Action Group (G.A.A.G) était un groupe qui comme Black Mask existait avant la création de l'Art Workers' Coalition. Officiellement le groupe est composé de Jon Hendricks et de Jean Toche, mais lors de certaines interventions, ils sont tous les deux rejoints par d'autres artistes qui les soutiennent, comme Poppy Johnson, Joanne Stamerra et Virginia Toche. Dans un entretien avec Gregory Battcock en 1971, Jean Toche expliquait : « Non nous ne pensons pas que vous puissiez séparer l'art et la vie. En fait cette séparation est devenue l'un des plus grands problèmes du monde de l'art. Cette séparation a fait de l'art ce qu'il est aujourd'hui, quelque chose de privé, précieux, hors de propos et élitiste. Les artistes sont devenus des hommes d'affaires et leur art une marchandise.»[2]

L'art se doit d'être une part de la vie et ne pas en être séparé. Dans une radicalité qui leur est propre ; Toche et Hendricks se font connaître de la scène artistique new-yorkaise par des happenings dont le propos ne laisse aucun sous entendu. Le groupe se fait connaître du milieu artistique new yorkais par la publication de leur premier manifeste écrit par Jon Hendricks le 11 décembre 1967 - le 10 mai 1968, Jean Toche intervient à la Judson Gallery où la police et le révérend Al Carmines interviennent pour essayer de l'arrêter. Mais c'est le 16 octobre 1969 que le Guérilla Art Action Group se détâche de l'Art Workers Coalition, avec qui les deux artistes restent très proches, par une performance réalisée devant le Metropolitan Muséum of Art (New York City, NY). Dans leur communiqué de presse daté du 17 octobre, les deux artistes expliquent point par point le déroulement de la performance ainsi que ses objectifs. L'idée était de:

 — Faire un pastiche des vingt dernières années en exploitant l'image de la relation entre l'artiste et les collectionneurs, galeristes et autres curateurs.

— Contester contre les manipulations financières dans les institutions culturelles et notamment lors de l'exposition NY Painting and Sculpture: 1940-1970 qui est présentée au Met au moment où ils font leur performance. Le musée aurait accepté 150000$ de chez Xerox Corporation.

— Forcer Henry Geldzahler à prendre l'avis du public.[3]

— Montrer que l'artiste est manipulé par l'Establishment.

Afin de rendre leur propos plus explicites, les deux artistes vont utiliser la performance en jouant un rôle chacun ; alors que Jean Toche joue "l'artiste" en étant habillé comme il l'est tous les jours, Hendricks lui est vêtu d'un costume et d'une cravate noire pour jouer le rôle du "curateur".

Les deux artistes se font déposer en voiture devant le musée, Hendricks sort le premier, puis Toche le suit et sort avec lui un coffre dans lequel il s'installe, sur le parvis du musée - les accessoires utilisés dans la performance se trouvent aussi à l'extérieur de la voiture.Tout au long de cette intervention, le "curateur" s'exclame, parle au public, à l'artiste", mais aussi aux policiers qui se sont réunis autour de la scène pour surveiller qu'il n'y ai aucun débordements. «Nous sommes ici pour honorer un grand artiste dans l'un des plus grands musées des États-Unis.»[4] La foule et le curateur sont là pour honorer un grand artiste. Tout ce que propose Jon Hendricks est accepté par Jean Toche; du lait? «yes yes. » Du caviar? « yes yes. » Du Champagne, des crevettes... Toche, alors installé dans son coffre ne connaît que la ridiculisation et non la gloire. Comme s'il était devenu une marionnette, un jouet au service du "curateur" pour le public. En effet, tous les mets qu'il a acceptés de se voir offrir finissent sur lui; le lait ruisselle sur sa barbe, le caviar finit dans ses cheveux, il reçoit une poignée de crevettes sur le visage, des oeufs lui sont cassés dessus... En revanche, alors que "l'artiste" ne profite de rien, le public, lui profite du spectacle, peut boire du Champagne, manger des hors d'oeuvres qui circulent sur un plateau et même participer à la ridiculisation de Toche.

Au bout d'un certain temps, la police intervient en disant que Toche est malade, qu'il doit aller à l'hôpital. Hendricks prend la parole pour dire que non, puis Toche explique qu'il s'agit d'un acte performatif et qu'il va bien. La police leur demande de quitter les lieux sinon Toche pourrait être arrêté pour ivresse et perturbation sur la voie publique, ainsi que pour outrage à la pudeur. Malgré la menace, les deux artistes continuent d'expliquer qu'il s'agit d'une performance artistique et qu'ils voudraient rencontrer Geldzahler. Un des gardiens du musée va voir la personne concernée et revient en disant qu'il ne peut les recevoir dans son bureau maintenant, mais qu'ils pourront l'appeler le lendemain pour fixer un rendez-vous. La performance interrompue, Hendricks s'adresse au public «Mr Geldzahler refuse de nous voir et maintenant nous partons.»[5]

Dans la dernière partie de leur communiqué, les deux artistes expliquent que "l'artiste et le curateur" avaient encore d'autres objets à s'échanger ; de l'argent devait être mangé, une arme refusée dans un premier temps, puis acceptée avec du sang coulant de la tête de l'artiste - symbolisant ainsi sa mort, il est enfermé dans le coffre pour être donné au musée comme canonisé. Le musée, un cimetière pour l'art. Enfin, pour conclure leur communiqué, ils écrivent « Nous pensons que nous avons exécuté une action artistique totalement appropriée dans les rues, utilisant des tactiques de guérilla et traitant avec une situation réalité/art, par opposition à la futilité habituelle et à la neutralité des artistes aussi bien que ces tactiques stériles de piquets de grève et de distribution de tracts.»[6] En l'espace de six mois, le groupe fait près de 15 interventions, sous des formes diverses ; à la radio, dans des bureaux de vote, dans des musées, à l'extérieur... A call for the immédiate résignation ofall the Rockefellers from the board of trustées of the Muséum of Modem Art, aussi connu sous le nom de Blood Bath est une performance qui fut réalisée dans le MoMA le 18 novembre 1969. D'une rare violence, la performance offre aux spectateurs présents dans le musée, un véritable bain de sang où 4 artistes ; Jean Toche, Silviana, Poppy Jonhson et Jon Hendricks hurlent et se percutent violemment. Dans leurs vestes, des poches de sang de boeuf éclatent et se répandent sur le sol à chaque collision. Au début de la performance, les artistes ont jeté en l'air des textes co-signés par l'Art Workers' Coalition et le Guérilla Art Action Group datant du 10 novembre de la même année. Le papier demandait à ce que les Rockfellers ne fassent plus partie des trustées du MoMA car ils financent aussi l'armée et encouragent ainsi la guerre au Vietnam. Le sang a coulé sur le sol du musée, et les 4 artistes se baignent littéralement dedans. Après qu'ils soient partis, deux policiers appelés par un gardien, seraient venus voir les artistes mais ceux-ci étaient partis. L'intervention faisait aussi référence aux bombardements et aux massacres de My Lai qui ont eu lieu un peu plus tôt.

Après le mois de mai 1970, les actions se font plus rares, mais les membres du Guérilla Art Action Group interviennent toujours ou plutôt, font toujours parler d'eux en envoyant des lettres aux directeurs de musées, galeries, lieux culturels... mais aussi à des personnalités politiques, comme le président des États-Unis par exemple. Des lettres de contestation; contre la présence d'un artiste ou contre une exposition dans tel espace, contre la politique de censure et de violence du gouvernement Nixon. Ils écrivent aussi des lettres de soutien à des artistes qui sont en jugement, ou à des prisonniers. Parce que le Guérilla Art Action Group refuse la séparation entre l'art et la vie et que le musée est vu comme un cimetière pour l'art, ils ont toujours pratiqué leur théâtre guérilla contre ces institutions.

[1] «What is needed is much more, a form that will embrace the totality of life.»
[2] «No we don't believe you can separate art and life. In fact that very separation has become one of the big hang-ups of the art world. That separation has made art what it is today, something private, precious, irrelevant and elitist. Artists have become business people and there art a commodity.» 18 Octobre 1971, Art and Artists magazine.
[3] Henry Geldzahler fut entre autre le curateur de rexposition NY Painting and Sculpture: 1940-1970 au Metropolitan Museum of Art.
[4] «We are honoring this great artist here at the greatest museum in America.»
[5] «Mr. Geldzahler refuses to see us and now we will leave.»
[6] «We believe that we performed a totally relevant art action in the streets, using guerilla tactics and dealing with a reality/art situation, as opposed to the usual triviality and non-Involvement of artist as well as the sterile over-used tactics of picketing and leafleting.»

ÉDITO | ARTACTIVISTE | 44 pages | 29,7x21 cm

C'est à partir de la seconde moitié du XXème siècle que nous voyons les frontières entre les pratiques artistiques et les pratiques activistes se faire de plus en plus minces. Ce que l'art crée comme nouvelles formes plastiques est récupéré par les activistes politiques de tous les horizons, et inversement, les méthodes de luttes traditionnelles qu'utilisent les activistes se retrouvent dans les musées d'art contemporain. «We seek a form of action which transcends the séparation between art and politics: it is the act of révolution.»[1] (Black Mask, Black Mask # 7, août - septembre 1967). Nous avons par exemple en tête, cette exposition à Glasgow, où les membres du Laboratoire d'Imagination Insurrectionnelle rejouent un happening qu'ils avaient réalisé quelques mois plus tôt, Nike British Bulldog; ou comment jouer à l'épervier dans un magasin Nike aux heures de pointe.
L'engagement politique d'un artiste, voilà la principale question que je me poserai tout au long du mémoire. Jusqu'à quel point les artistes sont-ils prêts à aller pour faire passer un message? Quelle forme prend cette frontière invisible entre les pratiques artistiques contemporaines et les pratiques activistes? Comment l'art peut-il jouer sur la vie politique? L'art et les artistes ont-ils un rôle à jouer dans la vie politique? Le rôle des artistes en "marge des institutions"? Celui des artistes qui luttent depuis le "ventre du crocodile"?
Il nous serait impossible de créer une Histoire de l'art activiste, tant il est inenvisageable de classer tant d'artistes, de groupes, ou encore de collectifs, dans une période dont on s'accorde à dire qu'elle aurait commencé dès le début du XXème siècle. Jade Lindgaard, dans un dossier spécial de la revue Vacarme intitulé Techniques de Luttes ose le néologisme «Artivisme», qu'elle définit ainsi: «modalités d'actions à la frontière de l'acte artistique.»
Artivisme est un terme avec lequel je ne suis pas d'accord, même s'il est vrai qu'en le lisant nous comprenons directement qu'il s'agit d'un mot désignant l'art activiste, le simple fait de mettre un "isme" l'inclut dans l'Histoire de l'art, au même titre que ces avant-gardes que sont le cubisme, le futurisme, le minimalisme... alors qu'en réalité ce sont des pratiques hétéroclites qui ne peuvent être classées sous un seul mot. «The 'ism' is itself the enemy»[2] (Black Mask, Black Mask #8, octobre - novembre 1967). Je fais donc le choix de refuser d'utiliser ce néologisme pour parler d'art activiste; qui selon moi, est plus correct.
Un artiste activiste est un acteur de la vie politique et artistique. Souvent, il refuse d'être affilié à un mouvement politique ou artistique. Pour lui, l'art a son rôle à jouer dans la révolution culturelle, qui peut prendre une forme plus ou moins radicale. Des actes contre les musées, les financiers, les centres d'art... qui prennent des formes multiples, des happenings et des performances sont réalisés dans ces mêmes lieux, mais aussi et en dehors. Ils cherchent alors un contact direct avec le public, en le prenant à parti et en l'informant de toutes les manières envisageables ; presse, affiches, tracts, prises de paroles... Une lutte qui est aussi menée par ces artistes qui se trouvent, eux, au coeur même de la vie artistique du monde de l'art. L'information est alors cette pratique que développent les artistes. Une information au sens large qui est traitée sous toutes les formes qu'offrent les pratiques artistiques contemporaines ; vidéos, publications, installations, photos...
L'art activiste est une pratique que l'on retrouve aussi bien dans les institutions artistiques que dans des milieux dits "contre-culturels". Et c'est sur cet axe que je choisis de porter mon propos tout au long des différents textes et exemples qui composent ce journal ART ACTIVISTE. Par milieux contre-culturels, il faut entendre milieux non institutionnalisés, ou milieux en lutte contre des institutions qui créent, cadrent et ferment la culture. En se positionnant du côté de la rue, du quotidien et du politique, les artistes activistes veulent apporter un regard nouveau sur les pratiques politiques et revendicatives, qui jusqu'à maintenant restaient dans la tradition de la manifestation "gauchiste"; une marche réalisée avec des pancartes et une foule reprenant des slogans accusateurs. Une nouvelle forme de militantisme apparaît peu à peu. Une pratique de la manifestation différente, dans sa forme, fait peu à peu surface. Nous assistons à un mélange de désobéissance civile, de carnavalesque, d'actions directes, de réappropriations, de détournements, de médiatisation, d'information... Autant d'actions mineures, fragiles, gaies, créatives, aisément transmissibles et adaptables à tous les milieux, mais surtout, ces pratiques sont des centres de gravité qui mobilisent et poussent à la recherche de nouvelles formes d'actions.
«Qui veut encore de l'ennui des manifestations traditionnelles? - Les parcours rituels de A vers B, les autorisations de la préfecture et l'encadrement policier, l'ersatz d'actes de désobéissance civile, de réunions verbeuses et les discours ennuyeux des dirigeants?»[3]

[1] «Nous cherchons une forme d'action qui transcende !a séparation entre l'art et la politique: c'est l'acte de révolution.»
[2] «Le ‘ism’ est lui même un ennemi.»
[3] «Notes from Nowhere, dans We Are Everywhere. PDF disponible sur http://wwwweareeverywhere.org
© www.no-art.info/toche/reviews/2013_chevalier.html